AIKIDO : PAST, PRESENT, FUTURE

L’Aïkido actuel est le seul que nous ayons, le seul que nous puissions percevoir à travers une expérience directe. Le vivre, ici et maintenant, nous laisse entrevoir son passé et pressentir son futur. Le sujet de cet essai est un aperçu subjectif de l’Aïkido dans le temps, à partir de sa pratique actuelle.

 

Le passé

 

Le message contemporain de l’Aïkido, de paix et de protection de la vie est l’aboutissement paradoxal de siècles de conflits et de guerres. Sa forme martiale découle de la distillation patiente de méthodes et moyens développés au cours du processus de survie.

 

Son contenu spirituel est la transformation alchimique de la négativité destructrice en action créatrice, grâce à un avatar né de la culture Japonaise, connu sous l’appellation de O Sensei, Morihei Ueshiba.

 

Il y a longtemps, j’ai connu quelqu’un qui proclamait que l’Aïkido n’existe pas. Il désirait profondément se libérer des jugements, des opinions, de ce qu’on aime ou l’on n’aime pas. Il voulait être en contact avec « ce que c’est ». J’ai connu un maître qui affirme que l’Aïkido est le vide parfait.

 

Le présent

 

L’Aïkido d’aujourd’hui contient, dans son espace illimité, autant ou aussi peu qu’on lui fournit. L’Aïkido existe, dans la chair de ceux qui le pratiquent, en une myriade de formes et de niveaux. Reflétant gedan, chudan et jodan, l’Aikido est une discipline multi niveaux qui engendre les résultants positifs et négatifs les plus divers, allant d’une meilleure santé à des genoux douloureux, d’une compassion attentive à une agressivité destructrice, d’une connaissance de soi à une glorification de Soi.

 

Soumis à la question “Qu’est-ce que l’Aïkido” nous répondons sommairement qu’il s’agit d’un Art Martial ; une réponse qui rassure le demandeur dans ses notions sur les arts de combat orientaux, et qui nous donne une échappatoire pour parler d’autres choses. Mais pourquoi est-ce un art, et qu’est-ce que cela signifie?

 

Dans l’art de la peinture, la toile achevée est le résultat d’un travail, pas le processus de travail de cet art. La toile est le résidu matériel d’un processus créatif dans lequel la pensée, l’expérience, la technique, la préméditation et le jugement se retranchent derrière la conscience. La Création est là où l’ego n’est pas.

 

Dans l’art de l’Aïkido ces conditions sont similaires. Une situation de danger demande une réponse immédiate dans laquelle il n’y a pas de place pour une pensée linéaire. La meilleure réponse est innocente, et cependant riche de l’accumulation de répétitions infinies d’une forme. Un Iriminage créatif n’a pas de nom. Simplement, il est. L’Aïkido, un Art Martial, ne laisse aucun résidu. Ce qui rentre en ligne de compte, dans le meilleur des cas, sont les qualités intégrées de l’artiste dans son entièreté.

 

Néanmoins, nous ne vivons pas «dans le meilleur des cas ». À de rares moments, notre action sur le tapis (ou ailleurs) sera une action créative. Il est facile de rester dans l’illusion que nous pratiquons un art martial, ou que nous sommes des pratiquants d’arts martiaux.

 

L’Aïkido, tel qu’il est manifesté dans notre pratique quotidienne, est un outil d’intégration. Notre corps, souvent une collection de parties vaguement corrélées, commence à s’organiser autour d’un centre comme un ensemble cohérent. Nous apprenons à bouger comme un ensemble, alors la technique devient possible.  À ce stade, un certain sens de l’accomplissement est légitime mais incomplet. Le corps, aussi intégré soit-il, n’est que le siège d’un être complexe. Nous avons aussi un cerveau, capable d’un intellect étonnant, qui doit se développer et fonctionner à l’intérieur de cet ensemble.

 

Nous sommes capables de sentiments, une fonction que nous associons au cœur, et cela doit également s’épanouir et être intégré.

 

Bouger, penser et ressentir sont comme les jambes d’un tripode. Nous sommes rarement capables de nous tenir droits, les trois jambes sont trop courtes, ou trop longues, mais en général jamais de longueur égale. La norme, dans notre culture, est aux esprits surdéveloppés, dominant des cœurs rudimentaires, siégeant dans des corps distordus.

 

La pratique de l’Aïkido induit un état de conscience. Ce que nous faisons sur le tapis est un nettoyage de la maison, jour après jour. Gagner en sensibilité est le début du nettoyage de cette maison. Se souvenir de ce que nous sommes, quoi que ce soit, et ce que nous faisons « tel quel », c’est donner de l’honnêteté à notre pratique. Etre humble sans intérêt pour l’humilité, être fier de ce que nous faisons, sans sombrer dans la fierté, être simple et sans artifice est le début d’une bonne pratique. La route est longue, la parcourir est sans fin et le voyage n’est pas sans danger. L’inconscience est une menace constante.

 

Celui qui est plus fort tue le plus faible. La puissance égale débouche sur une mort réciproque. Ou l’art de passer à travers. Un jour, si je vis assez longtemps, je trouverai, peut être, la signification de passer à travers. Sans trop savoir pourquoi, je suis la piste de la créativité et de l’absence de résidus. 

 

Le futur 

 

Toutes les choses vivantes sont soumises aux mêmes lois. Toute chose manifestée jaillit dans l’existence, vit et meurt dans un devenir perpétuel. Ce qui est vivant est en changement constant. L’Aïkido est en train de changer, tout comme nous. Le futur de l’Aïkido est imprimé dans le corps des jeunes, et sa survie réside dans la capacité à transmettre ses formes et le don de transmettre son essence.

 

Le contenu matériel de l’Aïkido peut avoir une longue vie, son intangible essence peut endurer l’épreuve du temps ou se dissiper dans sa propre fragilité.

 

Notre défi n’est pas de « préserver » l’Aïkido. Seules les choses mortes sont préservées dans les musées et les académies ; notre défi est de rester créatif, et je ne veux pas dire inventer de nouvelles techniques. Notre défi est de rendre l’Aïkido vivant maintenant, à tous les instants. C’est le seul moyen que je connaisse de payer notre dette aux générations d’hommes qui ont grandement souffert pour préparer le terrain de notre art, aux enseignants qui ont consacré leur vie à transmettre son message, et surtout à l’extraordinaire être humain qui a apporté l’Aïkido au monde comme un cadeau à l’humanité, O Sensei. Que son Kami repose dans une paix imperturbable.

 

Dans le vide parfait, il n’y a pas de limite à l’espace et le temps est intemporel. Dans ce domaine, l’Aikido n’a ni passé, ni présent, ni futur.

 

Norberto Chiesa

Buenos Aires, 30 Octobre 2004